Edito du 14 juillet 2003


Bassora, le 14 juillet

Bagdad, Bassora…
L'environnement et la santé peuvent attendre.

 

Sur les bords du Tigre, une jeune femme tend sa petite fille de quatre mois qui dépérit, se vide et vomit : pour délayer le lait de son biberon, elle n'a que l'eau du fleuve dans lequel s'écoulent les eaux usées d'un million et demi d'habitants : la station d'épuration du nord-ouest de la capitale, touchée par les bombardements, ne fonctionne plus. Les autres non plus, d'ailleurs. Quatorze familles dont les maisons ont été totalement détruites vivent dans des immeubles du bord du fleuve à moitié démantibulés par les bombes, sans électricité, sans eau potable. La mère me montre les médicaments qu'elle a pu trouver. Sur le mode d'emploi, je lis " à conserver impérativement au froid ". Il fait 48° à l'ombre. Et elle est rare. Dans un étage délabré, un adolescent est quasi inconscient, probablement victime de la typhoïde.
Dans Bagdad, l'eau, quand elle arrive, ne dépasse pas le rez-de-chaussée et personne ne contrôle plus sa qualité. Les Américains boivent leur eau importée en bonbonnes.

Dans les rues, les ordures s'accumulent. Sauf dans le centre où des bennes passent de temps à autre. A l'extérieur de la ville, des monceaux de déchets s'accumulent et polluent les nappes.
Plus aucune vie dans la rivière Diala, tuée par les rejets toxiques de pétrole et des égouts non traités. Cette rivière, que l'on sent de loin, se jette dans le Tigre juste avant la ville. Le Tigre dans lequel des pêcheurs tentent d'améliorer leur ordinaire.

A une vingtaine de kilomètres de la capitale, les forces américaines gardent désormais le centre de recherches nucléaires d'Osirak détruit en 1980. Dans les bunkers abandonnés, il n'y a plus rien à garder : au cours des émeutes qui ont suivi la fin de la guerre, les pillards ont tout emporté. Y compris bien sûr, tous les fûts contenant les déchets radioactifs. Les Américains avaient " oublié " de faire garder le site à leur arrivée. Désormais ces déchets et ces fûts empoisonnent lentement des centaines de familles qui l'ignorent. Les militants de Greenpeace venus manifester sur place ont été priés de dégager du pays, les banderoles faisaient désordre et polluaient la vue des Américains retranchés dans un palais de Saddam Hussein. Pour retrouver les déchets, il faudrait seulement quelques centaines d'experts équipés de matériel de détection. On verra plus tard…

La centrale électrique de Bagdad ne fonctionne qu'à 30% de sa capacité. Non seulement les habitants de la capitale n'ont droit qu'à deux heures d'électricité tous les quatre heures -les bons jours- mais, en plus, les cheminées crachent une épaisse pollution noire : le soleil disparaît dans un halo de pollution deux heures avant le moment de son coucher. Dans les nouveaux bunkers de l'administration américaine, la climatisation marche à fond.
A Bassora, température moyenne 53° à l'ombre, les ordures ne sont plus ramassées depuis trois mois. Samedi, l'électricité manquait depuis six jours. Résultat : la station de production d'eau dont le générateur a été détruit par les bombardements, ce qui est contraire à la Convention de Genève, ne fonctionne plus. Des centaines de milliers d'habitants cherchent désespérément l'eau qui arrive au compte goutte ou se vend à prix d'or. Les entreprises américaines qui investissent déjà sur place sont occupées à réparer les derricks et à remettre en route la production de pétrole. Pour l'eau, pour le gaz en bouteilles qui manque dans 90 % des foyers, pour le courant électrique, pour remettre en route les usines, on verra plus tard.

Les cas de choléra, de typhus et de typhoïde se multiplient. En amont de la ville, des canalisations crevées venues de l'Euphrate laissent couler l'eau dans le désert. A l'hôpital des enfants, il n'y a plus de médicaments.
Tragiquement, à Bagdad, à Bassora et ailleurs, les Irakiens expliquent avec colère : " nous vivions mieux avant ". Et les islamistes chiites, après avoir détruit et fermé toutes les boutiques des chrétiens qui vendaient de la bière, du vin ou de l'alcool, prennent le contrôle d'une population qu'ils fanatisent.
La " reconstruction " et la réparation des dégâts environnementaux promise avant la fin de guerre, se font attendre. Rien ne se passe.
Un espoir ? Les tribus de la région de An Nassyria et de Bassora dont les marais avaient été asséchés de force par le gouvernement de Saddam Hussein, ont pris leur destin en main : ils cassent les digues à coups de pelle et de pioche, permettant aux eaux du Tigre et de l'Euphrate de reprendre possession des dizaines de milliers de kilomètres de marais transformés en désert. Leur espoir : dans un an, une grande partie de leurs marais retrouvera son équilibre écologique, les oiseaux, les troupeaux de buffles et les poissons dont ils vivaient autrefois.(1) Ils ont recommencé à construire leurs maisons de roseaux et à cultiver du riz. Il est vrai que les Américains et les Anglais n'ont pas osé s'aventurer dans cette région, ce qui leur permet de se débrouiller sans les conseils des technocrates américains et sans la surveillance idéologique des ayatollahs venus d'Iran ; et donc de travailler eux-mêmes à reconstituer un paysage et un genre de vie qui remontent à plus de cinq mille ans.

Depuis quelques jours, sur le bord des routes, pour se protéger des attaques, comme autrefois au Vietnam, les Américains brûlent la végétation et les arbres au napalm.
Depuis la fin de la guerre, une centaine d'Américains a été tuée et blessée dans des attaques et des attentats. Qui fera le compte des Irakiens tués par leur nouvel environnement détruit ou pollué ?
La dégradation de l'environnement est aussi une arme de destruction massive…

Par Claude-Marie Vadrot
Président des JNE

(1) En septembre ou octobre, l'émission de Dominique Martin-Ferrari sur France 5, Gaia, diffusera un reportage sur ces tribus.


 


 

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