Edito
du 10 novembre 2003
Des
forums sociaux à écologiser
Comme à Porto Alegre, comme à Florence, les questions d'environnement
et de protection de la nature resteront pratiquement ignorées
du bouillonnement passionnant qui commence mercredi au Forum social
européen. Sur plus de 300 séminaires, en comptant large, c'est-à-dire
en incluant les questions techniques sur l'eau, seules neuf discussions
aborderont ces questions. Pour les ateliers, le chiffre n'est
que de quatorze (1) sur un total supérieur
à 315 au soir du 8 novembre. Comme si, finalement, les altermondialistes
avaient intégré, intériorisé, tout en les dénonçant avec talent
et avec justesse, les approches purement économistes et idéologiques
de la mondialisation. Comme si la mise en place de la Taxe Tobin
allait miraculeusement organiser la protection de notre cadre
de vie, qu'il soit naturel ou urbain.
Un peu de " climat ", un zeste d'environnement et d'énergie ou
de nucléaire -comme pour mémoire-, et quasiment rien sur cette
nature que l'économie néolibérale épuise, simplifie ou détruit,
faisant reculer la nécessaire, l'indispensable biodiversité qui
fut en vain l'une des préoccupations principales de la conférence
de Rio en 1992.
Comme si nos intellectuels nourris de marxisme mécaniste et de
la seule réorientation de la répartition des fruits de la croissance,
ne se mettaient à réfléchir sur ces questions que lorsque l'autoroute,
les usines polluantes, les lignes à haute tension ou les éoliennes
s'approchent de leurs maisons de campagne et qu'ils signent des
pétitions pour que l'aménagement se fasse ailleurs. Comme si,
dans le fond, ils n'avaient jamais écouté ou lu attentivement
ce que disent José Bové, François Dufour et la Confédération paysanne.
L'important n'est pourtant pas de savoir où va passer une autoroute
ou bien en quel lieu va être installée une usine chimique mais
si cette autoroute ou cette usine sont nécessaires et si leur
existence ou leur création ne sont pas seulement la conséquence
de la mécanique économique et libérale poussant à leur implantation
et à leur multiplication.
Pourtant, la nature est également devenue, au même titre que l'éducation
par exemple, une simple marchandise menacée par des aménagements
calamiteux, par un tourisme ravageur, par les pollutions ou par
l'agriculture intensive qui empoisonne aussi bien les paysans
que les consommateurs. Et on en passe, et pas des meilleures…
Symbole de cette marchandisation du milieu naturel : le célèbre
parc national de Yellowstone aux Etats Unis, le premier de tous
les parcs nationaux du monde, sera bientôt géré par des sociétés
privées. L'idée fait et fera son chemin ailleurs alors que les
parcs nationaux, les réserves, les espèces menacées font partie
du patrimoine mondial et devraient échapper à la privatisation.
Quant à la pollution de l'air, par exemple cette pollution à l'azote
qui l'été dernier a entraîné la mort prématurée d'au moins 7000
personnes en France, -autant que les accidents automobiles sur
une année-, elle ne semble plus émouvoir quiconque. Comme si les
altermondialistes avaient également intégré, au Sud comme au Nord,
que la remise en cause des émissions polluantes, dans l'air comme
dans l'eau, ne peut pas être vraiment remise en cause ; au nom
de la préservation de l'emploi. Il suffit sur ce point de se souvenir
de l'extraordinaire loi du silence qui a réuni pendant des dizaines
d'années les syndicats et les élus de la région que polluaient
gravement l'usine Metaleurop, pour comprendre que le mal est profond
: les pollutions sont considérées comme des " maux nécessaires
", une sorte de rançon du progrès. Même si ce sont les ouvriers
des usines et les habitants d'une région qui payent le plus gros
de cette rançon et non pas les dirigeants des sociétés qui exploitent
les usines.
Mais, au moins en ce qui concerne la France, les altermondialistes
peuvent-ils partager cette responsabilité d'une carence surprenante,
avec les associations environnementalistes ou de protection de
la nature qui ne lèvent guère la tête de leurs guidons, plongées
qu'elles sont dans les affres des belettes ou la contestation
des chasseurs, pour regarder le monde, pour s'intéresser à l'économie
et à la mondialisation néolibérale. Elles sont quasiment absentes
du Comité d'initiative du Forum social européen ; comme s'il était
possible de sauver le loup, de prévenir une nouvelle catastrophe
comme celle d'AZF, d'éviter le recours massif au nucléaire, d'imposer
le développement durable, de lutter contre l'effet de serre, de
réduire la circulation automobile, de développer les transports
collectifs, de protéger les oiseaux ou de changer les pratiques
agricoles en se bornant à contempler notre nombril français.
Par Claude-Marie Vadrot
Président de l'association des Journalistes
pour la Nature et l'Ecologie
(1) dont les six organisés par notre association
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