Les journalistes-écrivains pour la nature et l'écologie

 

 

Edito du 10 mars 2003

Que d'eau… Que dalle !!

 

La grand messe de l'eau commence le 16 mars à Kyoto où le Forum Mondial de l'eau va se prolonger jusqu'au 23. Parce que nous vivons l'Année Internationale de l'eau.
Les discours de bonne volonté vont bientôt couler de source et, comme à Johannesburg, ce sera le triomphe de l'eau tiède et du consensus. Après, il n'y aura plus qu'à fermer le robinet jusqu'à la prochaine grand messe.
" La situation est grave messieurs-dames " vont nous expliquer les experts et les spécialistes. " La situation est grave messieurs-dames et il nous faut donc agir ", ajouteront les plus contestataires. Alors nous, journalistes, nous allons tous mouliner du " c'est grave ", du " c'est encore pire dans les pays du Sud " et du " la pérennité du développement humain dépend du cycle hydrologique (…) L'eau est la plus stratégique et la plus précieuse des ressources de la Terre ; sans eau il ne peut y avoir d'économies et d'environnements viables ". Je l'ai lu dans une belle brochure financée par les marchands d'eau, alors ça doit être vrai. Quoi ? Vous avez déjà vu cela quelque part ? En 1992 à Rio ? En 1972 à Stockholm pour la première conférence mondiale sur l'environnement ? Et alors ? Puisque l'on vous dit que cette conférence, pardon ce forum, est super-important dans un dossier de 900 grammes rendu public le 9 mars.

Cette conférence internationale baptisée " forum " parce que, depuis les débuts de Porto Alegre ça fait plus chic, est organisée par le Congrès mondial de l'eau, un organisme installé à Marseille et qui a le statut d'association de 1901. Une grande partie de son financement provient de la ville de Marseille, du Conseil régional Provence Côte d'Azur et du " Groupe des Eaux de Marseille ". Plus des cotisations individuelles à 1000 euros pièce. Vous n'avez pas encore compris ?

Alors je commence à expliquer par le Conseil d'administration : le Vice-président du Congrès mondial de l'eau n'est autre que le représentant de la direction de Suez, donc de la Lyonnaise des Eaux. Les marchands d'eau et d'assainissement. Quant au conseiller du président, qui est égyptien, il s'agit tout simplement du représentant du " Groupe des Eaux de Marseille ", association regroupant d'autres marchands d'eau et d'assainissement, c'est à dire des filiales de Vivendi Environnement.
L'ancien directeur du Fonds Monétaire International, Michel Camdessus, après avoir passé des années -treize ans quand même !- à étrangler les pays du Sud et quelques autres, vient de se jeter " courageusement " à l'eau. Dans un rapport qui se veut révolutionnaire et qu'il nous présente dans les gazettes et les radios avec des trémolos dans la voix, Monsieur Camdessus, explique que la situation est grave pour au moins un milliard et demi d'habitants de la terre et que la corruption mine la distribution de l'eau. Quelle révélation !
Un instant, on se dit que, l'âge venu, les chemins de Damas peuvent se trouver soudain sur la route des plus fervents avocats et acteurs de la mondialisation la plus sauvage et la plus débridée. Et puis, saisi d'un doute, on poursuit la lecture de ce rapport pour la rédaction duquel le fonctionnaire international qui a appliqué pendant des années la politique économique libéralo-américaine, a réuni un certain nombre d'experts. Et l'on se rend compte qu'en fait, avec ses experts, Michel Camdessus, nous explique que le problème est d'une telle ampleur, d'une telle urgence qu'il faudra dépenser chaque année 180 milliards d'euros (1) pour parvenir à régler une partie des besoins pour 2015, date imprudemment fixée par le sommet de Johannesburg. Il va donc falloir, expliquent les experts, aider les quelques grands producteurs, distributeurs et assainisseurs d'eau à trouver de l'argent. Il va falloir, je ne l'invente pas c'est écrit " sécuriser les investissements " de ces entreprises. Autrefois, cette manip se traduisait par un slogan contestataire : " Socialiser les pertes et privatiser les profits ". Vous pouvez le mettre dans l'autre sens si vous voulez.
Donc, le bon peuple est invité, c'est la seule chose qu'on lui fait entendre avec les trémolos déjà évoqués, à s'inquiéter du sort tragique des populations sans eau pour qu'il accepte mieux la croissance infinie des grandes sociétés : au niveau international, il n'en reste plus guère que trois ou quatre. Fonctionnant toutes avec des ingénieurs, des scientifiques et de techniciens de qualité qui se dévouent souvent efficacement et sincèrement pour améliorer le sort des populations qu'ils " branchent " et, du même coup, améliorent régulièrement les profits de leurs grandes sociétés.
" Sécuriser les investissements ", c'est trouver un moyen d'éviter les "accidents" comme celui survenu à Buenos Aires au groupe Suez : la société à laquelle le gouvernement argentin, sur le conseil pressant du FMI (tiens le revoilà !) se retrouve avec d'énormes pertes parce que les Argentins ne peuvent plus payer leur eau. Le groupe Suez, après avoir hérité d'un énorme marché de près de 13 millions d'abonnés s'est retrouvé piégé par la dévaluation et la faillite de millions de gens (2) : après avoir gagné beaucoup d'argent il se trouve en difficulté ; et se plaint. Et, comme EDF également présente en Argentine, harcèle les autorités pour obtenir une augmentation impressionnante des tarifs.

Donc, les grandes sociétés de l'eau veulent bien, en Argentine ou ailleurs, aider les pauvres à obtenir de l'eau de qualité. Mais elles ne veulent prendre aucun risque.
Donc, si vous nous avez bien suivi, vous avez parfaitement compris à quoi va servir le Forum de Kyoto : organiser sans le moindre risque financier le fabuleux marché de l'eau et de son assainissement. Pour cela il faut à la fois faire pleurer dans les chaumières et demander aux gouvernements de participer à l'exercice de la privatisation pendant toute la (longue) période pendant laquelle cette entreprise ne sera pas rentable.
Dire cela, ne règle pas plus le problème des Bretons dont l'eau est polluée par l'agro-industrie que celui de deux ou trois milliards d'hommes privés d'eau ou privés d'eau potable. Mais ce n'est certainement pas en suivant les prescriptions d'un ancien responsable du FMI que seront trouvées des solutions supportables. Ou durables. D'autant plus, on nous l'a dit et répété dans les townships d'Afrique du Sud que " la première difficulté est d'habituer ces gens à payer pour leur eau". Salauds de pauvres, veulent même pas payer !
C'est, entre autres raisons, pour cela que je n'irai pas à Kyoto.

Par Claude-Marie Vadrot
Président des JNE


(1) Somme largement inférieure à ce que va coûter la guerre en Irak…

(2) voir l'éditorial daté d'Argentine


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