Edito
du 10 janvier 2003
De Yamoussoukro à Porto Alegre
En passant par Duékoué.
Que
les rebelles qui occupent une bonne moitié de la Côte d'Ivoire aient tort ou raison,
que le gouvernement en place soit aussi démocratique qu'il le dit ou bien qu'il
s'effondrerait en trois jours sans les troupes françaises, que le racisme basé
sur " l'ivoirité " soit ou non une calamité et la cause de la rébellion, qu'une
partie des mutins viennent ou non de pays voisins, que les forces rebelles sachent
ou non vraiment ce qu'elles veulent, les 50 000 habitants de Duékoué (Nord-ouest)
restent depuis des semaines sans école, sans eau, sans téléphone et sans électricité
; et sans soins. Comme la plupart des villes et villages situés au nord de la
" ligne de non-franchissement " fixée par de vagues accords tout aussi vaguement
garantis par 2600 militaires français. Le gouvernement de la Côte d'Ivoire a en
effet " ordonné " à tous ses fonctionnaires de partir vers le sud, même lorsqu'ils
n'étaient pas menacés.
Des
représailles, en quelque sorte, vis-à-vis d'une population qui, finalement, n'a
pas trop mal reçu les rebelles. Ainsi, exemple entre cent, il n'y a plus que quelques
volontaires des ONG comme Médecins sans frontière pour faire, tant bien que mal
et plutôt mal, fonctionner le grand hôpital de Bouaké. Sans médicaments, évidemment.
Partout dans la partie Nord, dans ce pays où des Ivoiriens se battent sans pudeur
et avec une passionnante efficacité contre la propagation du sida, tous les suivis
et tous les traitements de la maladie sont interrompus.
Une centaine de kilomètres
plus au sud de Bouaké, s'étale la " capitale " inventée par le défunt Houphouët-Boigny
: Yamoussoukro. Une basilique plus grande que celle de Rome où l'on célèbre la
messe deux fois par an, un palais présidentiel sans président, de longues avenues
désertes d'un total de 30 kilomètres mais qui ne mènent nulle part et restent
éclairées toute la nuit alors que des taudis n'ont pas d'éclairage. Sans oublier
quelques autres bâtiments aussi énormes qu'inutiles ou abandonnés et le célèbre
hôtel Président.
Le symbole de gaspillage ivoirien: samedi dernier, l'immense
hall, les restaurants, les boutiques désertes, les deux bars et les quatorze étages
de chambres bénéficiaient d'une climatisation poussée à fond. Pour cinq clients.
La
Côte d'Ivoire, comme d'autres pays où se constatent ces gaspillages effectués
aux dépens de la population, était à Johannesburg pour parler de développement
durable. Sans honte, sans gêne, comme tant d'autres.
Tout comme les dirigeants
français (actuels) qui, autrefois, ont participé, avec un certain Jean-Paul II
à l'inauguration en fanfare de la fameuse basilique et des babioles pharaoniques
et ruineuses qui l'entourent. Dans ces conditions, qui sont aussi celles de nombreux
pays voisins (pas tous et la basilique en moins), il n'est pas surprenant que
la Sénégalaise Aminata Traoré, co-présidente du Forum Social Africain, se soit
mise en colère ces derniers jours face au nouveau plan " néo-libéral " de développement,
le NEPAD, proposé par les pays riches aux nations africaines. Car il s'agit en
fait d'un plan préparé par quelques chefs d'Etat africains pour poursuivre un
développement qui n'a rien de durable.
Il s'agit " de mieux insérer le marché
africain dans le commerce mondial et d'organiser une meilleure ouverture aux investissements
étrangers. Sans la moindre considération pour des populations qui sont en train
de mourir, sans prendre l'avis d'une société civile qui tente de s'organiser contre
les démocraties " fortes " et les dictatures qui préfèrent régner sur des ruines.
De
quoi faire penser à ce mot terrible entendu, par quelques membres de notre association,
dans la bouche d'un avocat (blanc) sud-africain autour d'un somptueux barbecue
non loin de Johannesburg : " Nous, les blancs, il nous suffit d'être un peu patient
car d'ici une trentaine d'années, en Afrique du sud et ailleurs, les ravages du
sida nous auront redonné le pouvoir ". De cette poursuite programmée de la mise
en coupe réglée d'un continent sinistré (1) et dont la
nature et la biodiversité (2) recule plus vite qu'ailleurs,
Aminata Traoré, avec sa fougue habituelle, reparlera au Forum Social Mondial de
Porto-Alegre qui commence le 23 janvier. (3) Car plus
que jamais on n'y traitera pas " d'antimondialisation " comme les dévots de Davos
le répètent dans les gazettes et les rubriques économiques, mais d'une autre mondialisation.
Celle qui préserve l'avenir face au " tout économique".
Autrement dit, si
le nouveau plan pour l'Afrique est mis en oeuvre, si les pèlerins de Porto-Alegre
ne proposent pas (et n'imposent pas par le biais de l'opinion publique), ce que
l'on peut constater en Côte d'Ivoire, le pillage non contrôlé des bois précieux,
les incendies pour installer de nouvelles exploitations de café et surtout de
cacao, les pressions sur les paysans pour qu'ils renoncent à leurs cultures vivrières,
la destruction rapide du patrimoine naturel, va se poursuivre et même s'intensifier.
Ici et ailleurs. Toutes actions et perspectives bénies, ici, par une radio et
une télévision renversantes d'unanimité dans la louange envers les dirigeants.
Ceux qui sont en place et, probablement aussi, ceux qui les remplaceront peut-être
bientôt. L'Observatoire international des médias (4) qui
sera lancé officiellement le 27 janvier au Forum social mondial de Porto Alegre
par le Monde Diplomatique aura du pain sur la planche. Il s'agit dans tous les
pays du monde, de mettre sur pied un système de contrôle et de dénonciations face
à la désinformation et face à toutes les tentatives de museler les journaux et
les journalistes.
Comme
dans le domaine de la protection de la nature et de la préservation de l'environnement,
la situation de l'information prise en tenailles entre les impératifs politiques
et les pressions économiques ne s'améliore pas, y compris en France et dans d'autres
pays européens, notre association sera de cette surveillance, de ce combat. Surtout
si tous nos membres et tous nos lecteurs nous signalent les manquements à la liberté
d'informer. Si minuscules soient-ils. Car les mauvaises habitudes deviennent toujours
une seconde puis une première nature.
Par Claude-Marie Vadrot
Président
des JNE
(1)
Une pollution infernale au diesel pèse sur la santé des citadins de la plupart
des villes et notamment d'Abidjan.
(2)
Il suffit de voir le triste état du Parc national de la Marahoue qui a en plus
la malchance de se trouver dans une zone d'affrontements.
(3)
Les JNE y seront représentés et notre site vous tiendra au courant de ce qui s'y
dira, notamment dans le domaine de la protection de la nature et de l'environnement
qui nous semble parfois sous-estimé dans ces réunions.
(4)
Pour en savoir plus : www.monde-diplomatique.fr/mediawatchglobal/
PS
Private joke : il y a (déjà) une avenue Terrasson à Abidjan.
Réagir à cet édito sur le forum 