Edito
du 02 janvier 2003
Marée noire à la française : paroles, paroles
Sur
le littoral français, le pétrole s'étale peu à peu depuis le lendemain de la nouvelle
année. De quoi organiser un solennel numéro présidentiel et un Conseil interministériel
le vendredi soir. Samedi soir, le 4 janvier donc, le gouvernement annonçait pour
le lundi 6 l'arrivée de 200 (oui, deux cents) militaires et d'une centaine de
personnes de la Sécurité Civile. C'est tout. Comme si la marée noire sur le littoral
français n'avait pas été prévue, décortiquée, suivie et médiatiquement bichonnée
depuis des semaines.
Au point que quatre semaines plus tôt, le préfet des
Pyrénées Atlantiques l'avait signalé, un autre samedi soir, " à moins de dix kilomètres
du littoral ".
Parole de préfet, " elle " arrivait ! Il s'agissait en fait
ce jour là de mettre en valeur la tournée en hélicoptère de Mmes Alliot-Marie
et Bachelot le lendemain matin.
Samedi
4 janvier, les discours martiaux et rassurants ayant produit leurs effets médiatiques,
les menaces proférées envers les " voyous " que les journalistes spécialisés nomment,
eux, depuis plusieurs dizaines d'années ayant été très consciencieusement moulinés
par les éditorialistes régionaux béats d'admiration, rien ne se passait sur les
plages en dehors des initiatives de quelques élus pleurant bien plus " pour la
saison touristique foutue " que sur le désastre écologique qui peut devenir presque
aussi grave que celui subi par les Espagnols. Les premiers oiseaux mazoutés en
témoignent.
Paroles, paroles
Une fois de plus, les journalistes ont été
roulés dans la farine, promenés, utilisés pour une opération de communication
et de poudre (noire) aux yeux. Nous avons été manipulés pour faire savoir à la
" France d'en bas " que nos responsables avaient la situation en main, que des
milliers d'hommes étaient prêts à bondir sur la moindre tache noire. C'était plausible,
après tout Surtout pour les journalistes politiques toujours prêts à relayer et
à dire n'importe quoi.
Comme à Johannesburg
Nous étions prêts, parole
de ministres. Pourtant, alors que la Galice se débat depuis un mois et demi devant
les plaques, les galettes et les boulettes, aucun spécialiste français, je dis
bien aucun, n'a été envoyé sur place pour voir comment les Espagnols ont fini
par faire face, même s'ils n'en ont jamais terminé, pour voir quels matériels
et quels effectifs ils ont utilisé. Pour voir comment on fait face à une marée
noire qui n'a guère d'équivalent en Europe. Bref tout s'est passé pendant ce week-end
comme si rien n'avait été préparé, comme si la leçon de l'Erika et de la Galice
n'avait pas existé. Les milliers d'hommes et le matériel nécessaire auraient du
être massés derrière les plages. On en est pourtant très loin. Et, déjà sur des
dizaines de kilomètres, les marées descendantes ont commencé à remporter la pollution
pour la redistribuer sur d'autres plages, dans d'autres criques.
Pour ce qui
est des bénévoles, les journalistes que nous sommes ne peuvent que relayer ce
que disent les responsables de Greenpeace et d'autres associations : que l'on
cesse de faire réparer par des volontaires les dégats provoqués par des sociétés
qui ne manquent pas de fond. Si une présence massive est nécessaire, que l'on
embauche des chômeurs, en les protégeant et en les payant bien, très bien même.
Et que l'on présente la note aux " voyous ".
Par Claude-Marie Vadrot
Président des JNE
A
lire aussi cet article du 16 décembre 2002
Une
authentique catastrophe écologique.
Dans
le parc naturel des iles Cies, à une heure de bateau de Penche de Vigo, au sud
de la Galice, les oiseaux ont fui ou sont morts. Le grand silence. Dans ces deux
îles protégées habituellement fréquentées à cette période de l'année par une quinzaine
de scientifiques et les responsables du parc, un millier de volontaires et de
militaires s'affairaient encore dimanche pour mettre en sac le fuel lourd dont
les prochaines marées apporteront de nouvelles livraisons.
Plus de 20 000
oiseaux de terre et de mer, des grands dauphins, des tortues et des loutres ont
déjà été victimes de la pollution. L'hécatombe va se poursuivre pendant des mois.
Au-delà du désastre économique qui touchera rapidement une centaine de milliers
de personnes, se profile une catastrophe écologique sans précédent en Europe.
Dans quelques semaines, les migrateurs de passage ou de retour viendront poser
leurs pattes et s'engluer sur les rochers couverts de mazout. Accablés par la
désorganisation, les volontaires de la Fédération Rhone-Alpes de la protection
de la nature, la FRAPNA, sont repartis dans les Alpes au bout d'une semaine. Jusqu'à
il y a quinze jours, l'expression " marée noire " était interdite à la télévision
de Galice.
Désormais,
cette censure ayant explosé sous les protestations des journalistes qui demandent
la démission de leurs responsables, c'est la notion de " catastrophe écologique
" qui devient tabou. La préoccupation essentielle étant de demander de l'argent
à l'Europe tandis que la compagnie fautive continue tranquille ses activités.
Tandis
que le pétrole déferle sur 800 kilomètres de littoral, les boulettes de pétrole
se déposent peu à peu sur le fond de la mer. Empoisonnant les crustacés et détruisant
déjà la micro-faune maritime. Tous les rochers sont noirs, grattés en vain à la
truelle ou à la petite cuillère par les volontaires et l'armée espagnole. Et plus
de 30 000 pêcheurs sont au chômage pour une période que les autorités qualifient
pudiquement " d'indéterminée ".
Sur
les plages, des milliers de volontaires commencent à se décourager parce qu'ils
comprennent rapidement qu'ils ne servent pas à grand chose devant le déferlement.
Ils ne sont que les alibis de la grande pagaille espagnole, des mensonges officiels
qui s'empilent depuis un mois en se contredisant tous les matins. Samedi, le Premier
ministre espagnol, en visite pour la première fois en Galice depuis le début de
la catastrophe, n'a même pas osé ou daigné venir constater lui-même les dégâts
sur les plages. Et Manuel Fraga, le dernier rescapé des ministres de Franco, se
balade le carnet de chèques à la main, persuadé que ses compatriotes ne veulent
que de l'argent pour oublier.
A
côté de ce qui se passe et se passera ici, le naufrage et la marée noire de l'Erika
font figure d'incident mineur. Parce que les quantités déversées sont énormes,
parce que le fuel répandu contient énormément de souffre et d'autres produits
dont beaucoup de sauveteurs commencent à ressentir les effets : d
es yeux qui
pleurent, de violents maux de gorge notamment. Le gouvernement espagnol garde
pour lui le résultat des premières analyses. Toujours en retard d'une franchise
ou d'une information. Sur les plages, superbe illustration de ce que peut donner
une décentralisation poussée jusqu'au bout de sa logique de délégations de pouvoirs,
c'est la pagaille. Les maires, les services régionaux, le pouvoir régional autonome,
les ministères et les services de l'Etat se disputent le matériel et les initiatives,
sans la moindre coordination. Ce qui préoccupe chacun des responsables politiques,
à tous les niveaux, c'est d'être celui qui distribuera les chèques de compensation...
La
population pourtant majoritairement conservatrice de la Galice, berceau du franquisme
- à La Corogne, les généraux de cette époque sont encore célébrés par des rues
ou des avenues - commencent à se révolter. Comme si dans ce monde de la faillite
des politiques refusant de faire le moindre procès de la mondialisation et de
la course au profit, seuls les accidents écologiques majeurs gardaient le pouvoir
se soulever les foules.
Lorsqu'il
a rencontré le président de la République français, il y a une quinzaine de jours,
le Premier ministre espagnol a juré avec lui que tous les navires à simple coque
seraient impitoyablement pourchassés, arraisonnés et éloignés des cotes. Outre
que ce n'est pas légal, José Aznar a oublié de préciser que sur les 30 pétroliers
espagnols, seuls trois sont équipés de doubles coques. Combien en France, qu'ils
naviguent sous pavillon français ou pavillons de complaisance ?
Par Claude-Marie Vadrot
Président des JNE
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